Exilés sur la terre des hommes

 

Exilés sur la terre des hommes

Yvon Sondag

Collection "Encre de vie"
Ed. L'Harmattan, Oct. 2018

 

 

"Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d'usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !"

Cette strophe si connue de Joachim du Belley convient bien à l'Auteur sauf que, contrairement à Jason, il ne s'est pas emparé de la Toison d'or pour la ramener chez lui !
Mon oncle Nicolas me disait de son fils, et non sans fierté: "Yvon, c'est un poète. Il a la plume légère."
Dans ce livre - un récit fort attachant - Yvon écrit en prose, peut-être sans le savoir (comme Monsieur Jourdain) car la poésie affleure sans cesse.
Toute l'histoire commence à Habay-la-Vieille, ce petit village gaumais,.
Lorsque mes parents nous annonçaient une journée à Habay, c'était la joie. On riait beaucoup chez nos cousins. On chantait autour du piano, avec le répertoire du "Chansonnier des Jeunes". On allait se baigner dans la rivière si poissonneuse à l'époque. Moments inoubliables, mieux que des vacances !
Plus tard, avec les étudiants de St-Martin d'Arlon, nous avons mis le cap sur Bastogne à vélo. Le petit séminaire présentait ce jour-là une opérette "Les cloches de Corneville". Un beau spectacle qui m'a marqué avec cette chanson du petit mousse: "Va petit mousse où le vent te pousse où te portent les flots, les flots..." ça me faisait rêver...
J'ignorais que - mis à part ses fêtes, ses concerts, ses spectacles - le petit séminaire de Bastogne dispensait alors une formation bien austère. Notre écrivain y vécut ses 6 années d'Humanités et 2 ans de philo, subissant jour après jour l'endoctrinement de ce Séminaire "qui semait si peu et stérilisait si bien".
Après bien des pérégrinations de droite et de gauche, notre poète musicien, (ancien élève d'Antoine Toulmonde), embarqua, comme le petit mousse, porté par les flots . "Vole où le vent te pousse. Va !" Et le vent le poussa d'un continent à l'autre.
Son premier contact avec les côtes brésiliennes le plongèrent brutalement dans un intense trafic portuaire. Des dockers, "des débardeurs noirs à moitié nus, dégoulinants de sueur pressaient le pas sous les aboiements d'un kapo". L'esclavage ce n'était donc pas du passé !
Les dictatures militaires sévissaient alors en Amérique Latine. Il y risqua sa vie et s'en sortit grâce à sa carte de reporter et au soutien de son ami, l'évêque Iriarte, le "Dom Helder Camara" d'Argentine.
Il finit par découvrir un monde tout neuf, la forêt vierge - l'impénétrable - le pays du Chaco où il fut accueilli à bras ouverts. Ce fut pour lui comme une nouvelle naissance. Il y fonda une famille et y resta 20 ans. Il avait déserté les combats de la vieille Europe pour suivre la voix qui lui soufflait: "Va vers un lieu où tu trouveras la paix ". Qui n'a pas rêvé de s'évader vers une terra nova. Mais , "la paix ne se donne pas en cadeau. Elle se construit en luttant".
De fait, ce ne fut pas pour lui un séjour de villégiature. D'autres combats l'y attendaient et aussi quelques belles victoires sur les puissantes multinationales et les riches propriétaires qui écrasaient de leurs lourdes bottes les peuples autochtones, les tribus indiennes ayant survécu à la "Conquista".
Dans ce récit, Yvon Sondag se livre jusqu'à l'intime avec toujours, en arrière plan, une bonne dose d'humour, humour parfois grinçant. On y trouve quelques fines analyses des deux millénaires, "l'ère dite 'chrétienne' et qui le fut si peu". Il trempe volontiers sa plume dans l'acide quand il parle de tous les va-t'en- guerre et de ceux qui les financent.
Ce livre m'a permis de revivre 80 ans d'histoire, une histoire tumultueuse pa-delà les frontières et qui raconte un monde très réaliste que tant de gens traversent comme des "exilés sur la terre des hommes".

Paul Spies